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Venises de Paul Morand. Extraits.

Paul Morand, l'un des plus grands, nous a laissé un livre de souvenirs, dont le centre est Venise.  Quelques extraits de ce livre, dont les passages nous rappellent que le monde et les moeurs ont changé, pas toujours en bien.

"C'étaient là de vraies personnes, pas des vedettes internationales comme ceux qui occuperaient Venise plus tard, au temps des Ballets russes ; ce cercle de familiers était discret, comme les Français de ce temps-là ; hommes extrêmement difficiles, encyclopédiques, sachant tout peser, du goût le plus sûr, modestes à l'excès, répugnants aux modes, d'un accent inimitable, et à qui "on ne le faisait pas".  Aucun d'eux n'était voyant, ne calottait les bouteilles de champagne, ne circulait sur la lagune en faisant des vagues ; pas de liaisons, les colliers de leurs épouses étaient en verre de Murano.

"Ils haïssaient le commerce, à Venise plus qu'ailleurs ; l'image en était l'affreux magasin Salviati, aux mille lustres éclairés en plein jour, qui enlaidit aujourd'hui le Grand Canal.  Ils possédaient quelques dessins de maîtres, non des tableaux (pas les moyens) ; ce n'étaient pas des théoriciens, pas des intellectuels, leurs mots ne finissaient pas en isme ; on allongeait la liste de ce qu'ils n'étaient pas, ne disaient ou ne faisaient pas, et pourtant ils ne ressemblaient à personne ; contrairement aux gens du monde ils ne parlaient pas pour ne rien dire ; je voyais admirer hier, comme une étrangeté, l'indépendance d'esprit d'un Léautaud ; chacun de ces savoureux bonshommes de ma jeunesse, par le franc-parler, par la culture, par l'indépendance, était un Léautaud ; ils m'apparaissaient comme très ordinaires, faute de points de repère ; aujourd'hui je comprends qu'ils étaient plus que la Culture, la Civilisation.

"Ils ne savaient peut-être pas ce qu'ils voulaient, mais très exactement ce qu'ils ne voulaient pas ; ils eussent absous un Ravachol ; mais des mufles (c'était leur mot) jamais ; comme Jules Renard ils avaient des goûts très sûrs.  Aucun d'eux n'était médiocre (je ne devais découvrir la médiocrité que plus tard, dans l'Administration) ...

(...)

"Le plaisir des années 20 était sans contrainte, mais non sans tenue ; de bonne famille ; rien de cette brutalité née de l'américanisme, des guerres chaudes ou froides, des groupes de pression, de l'alcool, de la drogue, de la mitraillette, des films érotiques.  Le savoir-exister ?  On en était encore au savoir-vivre.  Les Américains, européanisés ; pas le contraire.

"Quelle tenue, jusque dans les jeux les plus téméraires, qui existèrent de tout temps ; les scandales de certains palais du Grand Canal n'arrivaient même pas jusqu'aux bars des hôtels ; une soirée à bord, où s'était massée la société locale, n'offrait ni agents politiques, ni placeurs d'emprunts, ni antiquaires blasonnés et sans patente, ni jeunes filles étoffant leurs fins de mois par des échos dans des journaux maldisants ; couturiers, parfumeurs, fournisseurs commençaient à peine à se confondre avec leur clientèle. (...)

"On n'eût pas vu une hôtesse, se levant de table entre les plats, photographier elle-même ses invités, pour un hebdomadaire illustré, rentrant ainsi dans ses débours.  Le snap-shot indiscret, le photographe maître chanteur entrant par les cuisines (comme au Labia), se cachant sous les lits, faufilé jusque chez le notaire, était inconnu ; progéniture d'une entrepreneuse américaine de réception à forfait, laquelle devait, quelques années plus tard, s'abattre sur l'Europe."

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